34ème campagne PIRATA : le climat à la loupe en océan Atlantique tropical

28/02/2024

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Cap sur le golfe de Guinée ! A bord du navire « Thalassa » , la 34e campagne océanographique Pirata quitte le Cap vert pour sillonner une zone stratégique de l’océan Atlantique tropical. Là, les interactions air-mer sont fortes et ont un impact sur la variabilité météorologique à court terme et sur le climat à long terme. Avec des conséquences sur l’environnement et les populations. Une équipe scientifique de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) part une nouvelle fois le scruter à la loupe au service de cet observatoire international (France-USA-Brésil) qui collecte et enrichit les données océanographiques en continu. Reportage au départ du port de Brest, lors de la mobilisation pour la 34e campagne et l’embarquement de 45 tonnes de matériel d’océanographie !

par Marguerite Castel

L’EFFERVESCENCE DE LA « MOB » 

Le stress est palpable au 5e bassin du port de commerce de Brest ce 15 février après-midi. Durant la « Mob » (mobilisation de campagne), ça grouille, ça roule, ça claque, ça monte et ça descend de toute part. La grue, les treuils, deux camions tautliners et des Manitou s’animent auprès du Thalassa. C’est l’un des quatre navires hauturiers de la flotte océanographique française, il est à quai durant deux jours.

Les dockers s’affairent avec l’équipage pour charger à bord le matériel de la 34e campagne Pirata : 45 tonnes de matériel d’océanographie soit 127 m3 ! L’opération est de taille et requiert une logistique au cordeau.

Dans la cargaison : des bouées, des capteurs, des bouteilles hydrologiques, des instruments de mesures physiques et de prélèvements et d’analyses chimiques, une caméra pourphotographier le plancton en suspension, des caisses étanches, des kilomètres de câbles, des lests en acier concassé de 1, 5 et 2 tonnes…Et le temps presse : les dockers ne seront pas là en appui le lendemain. Ensuite, le navire appareille aussitôt.

Tout le monde est sur le pont : l’équipe scientifique Imago de l’IRD, qui met en œuvre la mission, est auprès de l’équipage de Gestion des Navires de Recherche (Genavir) durant cette manutention. Il faut vérifier que la totalité du matériel de travail soit bien là, répartir les masses sur le navire et tout arrimer.  On sent la maîtrise à force d’expérience.

L’opération est aussi très visuelle car riche de couleurs. Le blanc et le rouge des bouées météo-océaniques tranchent avec le gris maussade du ciel de cet hiver qui s’étire. L’orange des câbles, le bleu et le blanc de la coque du navire rompent avec l’acier et la rouille des enrouleurs.

Sur le pont du Thalassa, l’équipage répartit les masses de matériel dont des kilomètres de câbles qui déploieront des profiteurs Argo    © Marguerite Castel

UNE RUCHE OCÉANOGRAPHIQUE À BORD

Le Thalassa impose à la fois par sa mesure et ses capacités opérationnelles : long de 75 mètres, le navire abrite des espaces de travail dédiés aux scientifiques (QG et 120 m2 de labos de chimie et de physique) et permet une autonomie de 60 jours à bord. Sa particularité est d’accomplir surtout des missions halieutiques à grande échelle (avec salle de tri du poisson de 130 m2, cale de congélation de 23 m2) pour étudier les différentes espèces de poissons de l’océan Atlantique à la mer du Nord et tendre vers une pêche durable. La dernière vient de s’achever et en quelques jours à peine, il se transforme en un laboratoire de météorologie-océanographie, en accueillant une tout autre ruche scientifique.

A bord, l’odeur de poisson demeure, les scientifiques s’y habitueront comme à celle du fuel. A force d’embarquer, on s’aguerrit au métier dans sa version haute mer ! Pierre Rousselot est de ceux-là. Cet ingénieur en acquisition et en traitement de données prépare cette campagne avec entrain. Depuis sa première Pirata en 2016, lorsqu’il était alors stagiaire, il y a pris goût !

« LA DONNÉE EN HAUTE MER, C’EST AUTRE CHOSE »

Avant le départ du bateau, il se concentre sur l’installation du système d’acquisition. C’est une campagne très instrumentée. Il organise les câblages et configure des appareils informatiques dans l’unité centrale du labo de physique. Le maximum qu’il puisse faire avant de rejoindre le bateau à Mindelo et d’entrer progressivement dans le concret de sa mission de collecte et de traitement des données. « C’est essentiel de partir en mer, on voit la donnée d’une autre manière, c’est une autre dynamique de travail ».

Dans l’unité centrale du labo de physique, Pierre Rousselot se concentre sur l’installation du sytème d’acquisition des données © Marguerite Castel

Au labo humide, Ildut Pondaven vérifie quant à lui les 22 bouteilles étanches de la Rosette qui seront immergées le long d’un profil à l’équateur. Commandées à distance, elles piégeront de l’eau de mer pour différents types de prélèvements et analyses de chimie (carbone 13, oxygène dissous, sels nutritifs, pigments chlorophylliens etc.).  Les trois chimistes de l’unité d’appui et de recherche Imago, dont deux femmes, descendent de la passerelle. Vérification faite, leur matériel est bien embarqué mais rien ne peut être déballé avant le Cap vert. Ils installeront tout cela sur les planches martyres du « labo sec », une fois à bord.

Avant le départ, les scientifiques vérifient une dernière fois le matériel, ici les 22 bouteilles étanches de la bathysonde prévues pour de multiples mesures chimiques @ Marguerite Castel

Sur la plage arrière, Fabrice Roubaud contrôle les bouées dérivantes de surface de Météo France et du Shom. L’électronicien a en charge les mouillages du réseau Pirata et les appareils électroniques déployés pour la mission, c’est sa 22e campagne ! « Dix capteurs sur chaque bouée mesurent la température et la salinité de la surface à 500 mètres de profondeur en temps réel. Certains sont endommagés par les pêcheurs, on va vérifier et remplacer », explique -t-il.

La France assure la maintenance de six mouillages météo-océaniques en Atlantique tropical, dont voici un schéma type © IRD

PRÉDIRE LES ÉVÈNEMENTS MÉTÉO EXTRÊMES

« L’observatoire Pirata permet d’étudier les interactions océan-atmosphère dans l’Atlantique Tropical et leur rôle dans la variabilité climatique régionale à des échelles saisonnières, interannuelles ou décennales. On travaille de plus en plus sur la petite échelle » souligne Bernard Bourlès, directeur de l’unité de recherche Imago à l’IRD. Il a dirigé et coordonné 17 campagnes Pirata et passe désormais le témoin à Jerôme Llido, son confrère à Toulouse.

Pour cette équipe scientifique, embarquer cela signifie s’engager au service de ce réseau international de bouées météo-océaniques. Chacun, chacune dans sa spécialité de métier apportera sa pierre dans cette mission d’envergure. Une véritable colonne vertébrale pour l’observation de l’Atlantique tropical. Les bénéfices sociétaux attendus sont importants. De meilleures prévisions des évènements extrêmes (cyclones, inondations, sècheresse) influent sur la sécurité, la santé et l’économie de la population de ces régions, au Nordeste au Brésil, en Afrique de l’Ouest et dans les Antilles.

Ils embarquent pour 38 jours de campagne en haute mer, dans cette colocation de travail flottante.  Comme à l’aller, ils débarqueront à Mindelo pour rentrer en France en avion. Le Thalassa fera route sur Brest, avec « démob » le 16 avril et une nouvelle effervescence en vue !

Tracé de la 34e campagne Pirata dans l’océan Atlantique tropical © IRD

LES CHIFFRES-CLÉS DE LA 34ÈME CAMPAGNE PIRATA 

  • 15 membres de l’équipe scientifique embarquent dont neuf de l’IRD, trois chimistes, trois électroniciens, un chef de mission, une chercheure et un technicien
  • 42 personnes à bord, dont 27 membres d’équipage
  • 38 jours de mer en Atlantique tropical
  • 1200 miles nautiques seront parcourus le long de la radiale 10 W
  • 45 tonnes de matériel d’océanographie embarqué
Voir le site IRD/PIRATA

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