Virginie Duvat : « On entre dans une nouvelle ère des événements climatiques combinés »

20/06/2024

10 minutes

Pour tout le monde

interview

grand témoin

Spécialiste des îles tropicales et autrice principale du chapitre « Petites îles » du dernier rapport du Giec, Virginie Duvat a rencontré des acteurs des territoires d’Outre-mer engagés dans la protection des écosystèmes côtiers. Avec son projet « ADAPTOM », la chercheuse CNRS met en lumière les solutions fondées sur la nature, bien plus efficaces selon elle que la défense lourde (digues, murs de protection) pour lutter contre le risque de submersion marine.

Par Marion Durand

Virginie Duvat est professeur de géographie à l’Université de La Rochelle et chercheuse au sein du laboratoire Littoral, environnement et sociétés (LIENSs) du CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Titulaire d’une chaire senior Innovation à l’Institut Universitaire de France (2023-2028), la spécialiste des îles tropicales s’intéresse aux solutions fondées sur la nature déployées dans les Outre-mer pour faire face au changement climatique.

 Dans le cadre du projet ADAPTOM, mené de 2022 à 2025, Virginie Duvat a rencontré de nombreux acteurs ultramarins dans les Antilles, le Pacifique ou dans l’océan Indien qui ont mis en place de judicieux projets pour préserver les écosystèmes côtiers et faire face au risque de submersion marine. Virginie Duvat est par ailleurs l’autrice principale du chapitre « Petites îles » des 5e et 6e rapports du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat).

Virginie Duvat © Virginie Duvat

Selon le dernier rapport du Giec, le niveau de l’océan augmente chaque année de 3,7 millimètres depuis une décennie (2006-2018). Pourquoi ce chiffre est-il inquiétant ?

L’élévation du niveau de la mer est un phénomène irréversible, si on arrêtait de produire des gaz à effet de serre, l’océan global continuerait à s’élever pendant des siècles. On n’a plus la possibilité de reprendre le contrôle sur ce phénomène physique. On vit aujourd’hui une phase d’accélération de l’élévation du niveau de la mer, le niveau marin augmente de 3,7 millimètres par an en moyenne mais on va passer à 4, 4,5 puis à cinq rapidement. C’est aussi très inquiétant car les facteurs de pression climatique ne se limitent pas à l’élévation du niveau de la mer, on observe un cumul de pressions climatiques qui s’exercent conjointement sur l’ensemble des régions du monde. Dans 96 % des régions, plus de dix paramètres climatiques sont modifiés, on peut citer les vents, la pluviométrie, la saisonnalité, la distribution des précipitations, etc. On entre dans une nouvelle ère des événements climatiques combinés et le temps qui s’écoule entre deux événements successifs se réduit. Les sociétés humaines et les écosystèmes auront de moins en moins de temps pour se relever.

Cette élévation du niveau de la mer diffère-t-elle selon la zone du globe ?

Oui, elle est très variable selon la zone du globe et la configuration des bassins océaniques. Dans le Pacifique, le plus vaste bassin océanique de la planète, on s’aperçoit que l’augmentation du niveau de la mer est beaucoup plus rapide dans la partie ouest. À Tuvalu, la mer monte deux fois et demie plus vite qu’en Polynésie française. Cette variabilité dépend aussi de la tectonique des plaques puisque l’élévation du niveau de la mer dépend aussi du comportement des continents, certains s’enfoncent, d’autres se soulèvent. On peut prendre le cas de Mayotte où suite à la formation d’un nouveau volcan sous-marin en 2018, on a observé une élévation du niveau de la mer d’origine tectonique d’environ 20 cm qui s’est ajoutée à l’élévation liée au réchauffement climatique.

Restauration de mangrove par l’association Hô-üt dans la commune de Touho en Nouvelle-Calédonie © Virginie Duvat

Comment la hausse du niveau des mers à venir se traduira en France dici 2050 ?

Dans les Outre-mer, la plupart connaissent une élévation du niveau de la mer proche de la moyenne globale. Mais on sait qu’il y a des points chauds, comme la zone industrielle de Jarry à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), où on observe un phénomène d’affaissement naturel car la zone a été aménagée sur des vasières marécageuses. On sait aussi que la situation à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie, va être critique au cours de ce siècle, tout comme dans la baie de Fort-de-France en Martinique.

Vous avez travaillé sur les « atolls », ces îles coralliennes basses présentant une forme annulaire et abritant un lagon, souvent de faible profondeur, en son centre. Quelles sont leurs particularités face à l’urgence climatique ?

 On a en tête des images des Maldives, de Tuvalu, de Kiribati ou des Tuamotu, puisque la France possède le plus grand groupe d’atolls au monde, avec 77 en Polynésie française. Ces îles coralliennes d’atoll sont très petites, basses (la plupart ont une altitude maximale de 4 mètres) et relativement mobiles. Suite à de gros cyclones, ces îles peuvent bouger car leur centre de gravité se déplace du fait d’un transfert de matériel sédimentaire des côtes exposées aux vagues cycloniques vers le reste de l’île. Ça veut dire que leur périmètre et leur géométrie sont redessinés en permanence par les forces marines et climatiques. Les populations de ces atolls dépendent fortement des ressources océaniques pour subvenir à leurs besoins, donc l’avenir de l’océan dans ce contexte de changement climatique va véritablement déterminer la capacité des habitants à continuer à vivre sur ces îles et à maintenir leur culture et leur identité.


Visite de site en Guadeloupe pour partager des expériences de Solutions d’adaptation côtières fondées sur la nature, dans le cadre du projet ADAPTOM © Fanny Rubia

Vous portez le projet ADAPTOM, dont l’objectif est d’évaluer le potentiel des solutions fondées sur la nature pour réduire les risques côtiers qui ont été déployés dans les Outre-mer. Pourquoi avoir choisi ces territoires ?

Outre le fait que je sois spécialiste des îles tropicales, nous avons un niveau de connaissance de l’Outre-mer inférieur à celui de la métropole. On a souvent tendance à considérer que l’Outre-mer est en retard puisque ce sont des territoires moins développés, dans lesquels la décolonisation est plus ou moins achevée. Avec ADAPTOM, j’ai voulu faire un état des lieux des expérimentations qui y sont menées pour réduire les risques côtiers afin d’en tirer des enseignements utiles. Nous avons recensé 25 expérimentations, la plupart sont des projets de restauration des écosystèmes, auxquels s’ajoute un volet de meilleure gestion du site. La plupart des projets concernent les mangroves et la végétation côtière.

Comment la végétation du littoral permet-elle de contenir le risque de submersion marine ?

L’approche par les solutions fondées sur la nature s’appuie sur l’utilisation d’un service écosystémique qu’on appelle le « service de protection côtière ». Il nous amène à reconnaître que les écosystèmes marins et côtiers ont la capacité d’atténuer les vagues et de produire ou fixer des sédiments. C’est fondamental pour que ces écosystèmes jouent véritablement leur rôle de zone tampon face aux événements extrêmes. Lorsqu’une vague cyclonique arrive sur la côte, elle est d’abord freinée par les récifs coralliens. La rugosité d’un récif en bonne santé permet de réduire la vitesse de la vague, sa hauteur et au final son impact corrosif et dévastateur sur les côtes. Cette vague va ensuite passer à travers les herbiers marins, puis par la mangrove ou la végétation côtière, ils vont eux aussi jouer un rôle d’amortisseur.

Il est donc essentiel de maintenir de la végétation sur les plages…

Exactement. Il est même extrêmement important de préserver ce qu’on appelle le continuum des écosystèmes. Aujourd’hui beaucoup de projets sont ciblés sur un seul écosystème alors qu’ils fonctionnent tous ensemble. Si l’un est dégradé, l’autre va voir son état de santé se dégrader rapidement. Aujourd’hui, le défi est de passer de projets centrés sur un écosystème en particulier à des projets qui visent le continuum.

Restauration de la végétation indigène du littoral par le Centre d’Étude et de Découverte des Tortues Marines à La Réunion © Virginie Duvat

Pourquoi est-il important de déployer dès aujourd’hui ces mesures d’adaptation ?

Le changement climatique se manifeste partout sur Terre. Il est urgent d’agir car on note un retard des politiques d’adaptation par rapport aux impacts du changement climatique. On n’a pas été capable de déployer des efforts d’adaptation qui soient à la hauteur des impacts déjà ressentis et encore moins pour faire face aux impacts prévisibles des décennies à venir. C’est ce qu’on appelle le déficit d’adaptation. Il est donc urgent qu’on se mette en marche pour éviter de vivre une augmentation vertigineuse des impacts du changement climatique.

Quelles sont selon vous les mesures prioritaires à mettre en place pour réduire les risques côtiers dans ce contexte de changement climatique ?

En France, nous sommes en train de reconnaître le caractère mal adaptatif de la défense lourde : construction de digues, de murs de protection, de cordon d’enrochement. Aujourd’hui l’État prend acte du caractère non-tenable de cette défense et soutient d’une part la transition vers des solutions fondées sur la nature et d’autre part la relocalisation, qui consiste à déplacer les populations, les infrastructures, les activités économiques, vers l’intérieur des terres dans des zones plus sûres. On va passer de la littoralisation à la « délittorialisation », c’est un sacré tournant dans l’histoire de l’humanité. Selon moi, il est urgent de s’engager dans ces bifurcations qui demandent de repenser et de changer de paradigme. Il faut reconnaître qu’on ne peut pas résister aux processus naturels, on ne peut pas prendre le contrôle, nous devons reculer. Ces grands changements de modes de gouvernance nécessitent une implication de l’ensemble des parties prenantes car cette révolution des territoires doit embarquer l’ensemble des personnes concernées et éviter les laissés-pour-compte. C’est extrêmement important car la question du climat est aussi une question de justice climatique.

Photo de couverture : Restaurer les formations végétales indigènes du littoral dans les zones aménagées, ici sur le site du Club Med des Boucaniers en Martinique. © Julien Masinsky

 

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