Réduire les captures accessoires de la pêche au thon rouge

02/03/2026

10 minutes

BIODIVERSITÉ

PPR Océan et Climat

Dans un contexte de limites planétaires et de tensions mondiales sur la santé et l’alimentation, de nombreuses recherches se penchent sur l’étude des ressources halieutiques et leurs impacts associés. En particulier, certains scientifiques étudient la pêche palangrière du thon rouge et ses captures accessoires, impactant la survie d’autres espèces d’intérêt. Antoine Landreau, doctorant à l’Université de Montpellier dans le cadre du Programme Prioritaire de Recherche Océan et Climat, teste une solution technologique innovante et unique afin de mieux caractériser ces captures imprévues et de les réduire.

Par Carole Saout-Grit

Photo de couverture : Banc de thons rouges (Thunnus thynnus) © Tom Puchner

Quel pêcheur n’a jamais tenu sa canne à la main et connu ce moment de gloire, lorsqu’un poisson mord à l’hameçon et frétille nerveusement à sa sortie de l’eau ?! Imaginez-vous maintenant disposer de l’équivalent de plusieurs cannes à pêche, placées bout à bout et à intervalles réguliers le long d’une ligne mère, sur laquelle vous fixez des portions de fil de nylon, chacune d’elles se terminant par un hameçon. Alors, vous avez construit, et peut-être sans le savoir, une palangre artisanale, et vous n’aurez plus qu’à choisir le type d’appât à mettre au bout de chacun des hameçons en fonction de l’espèce que vous désirez pêcher.

Antoine Landreau est l’un de ces jeunes pêcheurs passionnés depuis l’enfance par les poissons et par la pêche à la ligne. Il a même orienté ses études vers les sciences de la mer et la gestion des ressources halieutiques, préparant aujourd’hui le chemin pour en faire son métier demain. Actuellement doctorant au sein du Laboratoire d’Informatique, de Robotique et de Microélectronique de Montpellier (LIRMM), il consacre trois ans de recherche aux effets des captures accessoires par les pêcheries palangrières en Méditerranée et sur l’île de la Réunion.

© Antoine Landreau

La pêche palangrière, une pêche artisanale et durable

La palangre est un engin de pêche artisanale qui s’est développé au Japon au XIXe siècle et au début du XXe, avant de se répandre largement dans les mers du Pacifique dans les années 1930. Selon l’espèce à pêcher, elle peut être lestée et ancrée au fond ou bien être maintenue en surface par des flotteurs. Le requin, la raie ou encore le merlan sont pêchés par des palangres de fond, tandis que d’autres espèces comme le thon rouge, le bar ou l’espadon sont pêchées à la palangre de surface dérivante appelée longline.

La pêche à la palangre de surface (ciblant le thon rouge) est considérée comme une méthode de pêche artisanale et durable. Elle limite les effets négatifs sur les habitats marins, notamment l’impact sur les fonds marins, et les espèces ramenées à bord sont souvent de très bonne qualité et en général vivants.

Schéma de technique de pêche à la palangre flottante LongLine © Ecomare/Oscar Bos CC BY-SA 4.0

Mais la palangre génère tout de même des captures accessoires : une palangre à espadon peut par exemple capturer plusieurs espèces de thons ou de requins ; selon les mers fréquentées, des tortues peuvent mordre aux hameçons ; et dans certaines conditions, des oiseaux marins, attirés par les appâts lors de la mise à l’eau de la palangre peuvent être pris.

Sans compter justement sur l’utilisation massive de ces appâts, qui peut rendre cette méthode de pêche rapidement onéreuse si les captures sont faibles.

Le thon rouge en bonne santé en Méditerranée

Le thon rouge est pêché à la canne ou à la palangre par des navires côtiers de moins de 18 mètres, pratiquant une pêche à la journée dans les eaux françaises du golfe du Lion en Méditerranée et, plus au sud, entre la côte espagnole et les Baléares. Si la pêche au thon rouge est possible toute l’année, la principale saison s’étend de mars-avril à novembre-décembre, lorsque les thons rouges se rapprochent de la côte.

Gravement surexploité dans les années 2000, le stock de thons rouges s’est reconstitué grâce à l’action conjointe des scientifiques, des gouvernements, des ONG, des pêcheurs et des gestionnaires des pêches. Après des années d’efforts collectifs, la pêcherie palangrière en Méditerranée est devenue en 2020 la deuxième pêcherie certifiée MSC Pêche Durable dans le monde pour le thon rouge, une certification renouvelée pour la deuxième fois en novembre 2025, confirmant ainsi la durabilité de ses pratiques.

Si les pêcheries palangrières visant le thon rouge sont considérées comme sélectives, elles génèrent tout de même des captures accessoires qui menacent la survie d’autres espèces d’intérêt. Un guide de bonnes pratiques a été élaboré pour former les pêcheurs à manipuler et remettre à l’eau les espèces sensibles comme le requin peau bleue ou la raie pastenague violette, afin de maximiser leurs chances de survie.

Antoine Landreau positionne un capteur électronique sur un thon rouge © Antoine Landreau

Innovation et technologie au service des espèces marines

De nombreux instituts scientifiques (Ifremer, le LIRMM, la SATHOAN et COOOL SAS en particulier) se sont engagés depuis plusieurs années dans différents projets pluridisciplinaires (RAYVIVAL, POBLEU, SMARTSNAP 1-2, LIFE EMM) sur le sujet des captures accessoires de la pêcherie palangrière. Dans cette continuité, les travaux de thèse menés par Antoine Landreau et financés par le Programme Prioritaire de Recherche Océan et Climat visent à apporter une solution technologique innovante et unique afin de mieux caractériser ces captures accessoires et de proposer des pistes de solution pour les réduire.

Antoine s’intéresse d’abord à caractériser les captures accessoires de deux pêcheries, l’une en Méditerranée et l’autre à la Réunion. Pour cette première phase de reconnaissance d’espèces, il identifie et différencie les espèces prises accessoirement sur les palangres en s’appuyant sur les données déjà collectées dans le cadre du projet SMARTSNAP-1, ainsi que sur de nouvelles données qu’il va collecter durant sa thèse et notamment en collaboration avec les pêcheurs.

Dans un second temps, Antoine développe et évalue la capacité d’un nouveau dispositif électronique à discriminer les espèces capturées sur chaque hameçon par leur comportement sur la ligne, permettant ainsi de relâcher les captures accessoires. Cette innovation, qui prend la forme d’un boîtier électronique disposé près de l’hameçon, permettrait de maximiser la survie des espèces prises accessoirement sur la palangre et donc de minimiser l’impact de la pêcherie sur ces espèces non débarquées. Ce dispositif agirait en temps réel et hameçon par hameçon pour reconnaître l’espère capturée, communiquer l’information au navire et relâcher instantanément l’animal s’il ne correspond pas à l’espèce ciblée par le pêcheur.

Antoine Landreau positionne un capteur électronique sur un requin peau bleue © Antoine Landreau

Enfin dans une dernière étape, Antoine procède à de nouvelles expérimentations par marquage électronique afin d’analyser la survie des différentes espèces capturées et d’évaluer les mortalités associées à la remise à l’eau des captures accessoires. Ces marquages électroniques ont commencé depuis l’été 2025 et doivent se poursuivre en 2026-2027 en particulier sur les palangres à thon rouge dans le golfe du Lion.

Car si les préoccupations sont croissantes envers certaines espèces sensibles et d’intérêt, comme le requin peau bleue, les travaux menés par Antoine dans le cadre de sa thèse doivent permettre d’estimer la survie de ces animaux relâchés après capture par une palangre, et d’enrichir les connaissances sur l’écologie de ces espèces souvent peu étudiées.


Trois questions à Antoine Landreau

Pourquoi avoir voulu faire une thèse en sciences marines ?

Depuis tout petit je suis passionné par le monde marin, les poissons et la pêche. J’ai réfléchi et orienté tout mon cursus d’études vers la biologie marine et les sciences de la mer. Après avoir vécu à l’étranger pendant 6 ans et dans un lieu très tourné vers l’océan où j’ai pu être diplômé d’une licence et d’un master en Sciences de la Mer et Gestion des ressources halieutiques, je suis retourné en France avec l’idée de poursuivre en doctorat. C’était pour moi la suite logique qui me permettait de continuer dans ma passion tout en ayant la possibilité d’acquérir davantage de connaissances, d’expérience et d’intégrer le secteur de la recherche scientifique.

Qu’est-ce qui t’a donné envie quand tu as postulé à ce sujet de thèse ? Quelles étaient tes motivations ?

Le sujet et l’encadrement. Le sujet car il était indispensable pour moi que la thèse aborde des thématiques autour de l’exploitation des ressources halieutiques et plus précisément autour du thon. Je ne voulais pas prendre un sujet par dépit sous prétexte de faire une thèse. J’ai la chance d’être guidé et accompagné par Tristan Rouyer (qui a été mon directeur de stage de Master 2) qui a pensé et écrit ce sujet avec Vincent Kerzerho. Il était important pour moi de rester auprès de Tristan et de lui rendre la confiance qu’il m’avait donnée, tout en m’épanouissant en thèse sur un sujet qui me passionne. De plus, ce projet de thèse est complètement innovant et unique, ce qui est une source de motivation supplémentaire.

Comment imagines-tu ton futur après cette thèse ?

Je pense continuer dans le milieu de l’halieutique, de près ou de plus loin je veux être rattaché aux thématiques autour du thon rouge et de son exploitation. La poursuite en postdoc dépendra évidemment des opportunités mais je fonctionnerai de manière identique à la thèse : si le sujet reste dans le champ de ma passion, alors je postulerai. Le monde de la recherche couplé à celui de l’enseignement m’intéresse aussi depuis peu, avec l’objectif de pouvoir continuer de travailler sur ces thématiques mais aussi de transmettre mes connaissances et ma passion.


 

Référence : Antoine Landreau, « Contribution à la caractérisation et à la remédiation des captures accessoires de deux pêcheries palangrières de grands pélagiques en Méditerranée et en océan Indien », thèse 2024-2027

Contact : antoine.landreau@lirmm.fr

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