Face à l’intensification des canicules marines dans le Pacifique Sud, le projet MaHeWa mobilise chercheurs et acteurs locaux en Nouvelle-Calédonie, Polynésie française et Wallis-et-Futuna. Lancé en France en novembre 2024 dans le cadre du Programme Prioritaire de Recherche « Océan & Climat », l’objectif de ce grand programme scientifique est de mieux comprendre les mécanismes physiques à l’œuvre lors des phénomènes de canicules marines, d’en mesurer les impacts écologiques et sociaux, et de développer des outils concrets permettant d’anticiper et d’atténuer les effets de ces évènements extrêmes.
Par Laurie Henry et Carole Saout-Grit
Photo de couverture : © IRD-M. Boussion
Depuis plusieurs années, à l’instar des canicules terrestres, les océans connaissent aussi des épisodes de fièvre intense. Les canicules marines, ces épisodes prolongés où les températures océaniques sont anormalement hautes durant plusieurs jours, bouleversent les équilibres physiques et biologiques : blanchissement des coraux, mortalité d’espèces côtières, prolifération d’algues toxiques… avec des conséquences socio-économiques parfois désastreuses pour certains secteurs comme la pêche ou le tourisme.
Mais si ce phénomène océanique extrême est aujourd’hui de plus en plus observé, il reste encore mal documenté et mal compris dans son intégralité. Financé par le programme France2030 et l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) pour quatre ans sur la période 2024‑2028, le projet MaHeWa (pour Marine HeatWaves) est porté par l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) au côté de l’Ifremer, du CNRS, de l’Institut Louis Malardé (ILM), d’universités locales et métropolitaines, de Météo-France et de partenaires ultramarins. Il combine science fondamentale, méthodes appliquées et actions concrètes sur le terrain pour tenter de mieux comprendre et anticiper les risques que représentent les canicules marines pour les territoires insulaires du Pacifique. Et ses premiers résultats sont déjà bien réels : diagnostics réalisés sur les conditions de mise en place de ces vagues de chaleur marine, suivis écologiques, campagnes d’instrumentation et une co-construction concrète d’outils d’aide à la décision.
Une architecture scientifique intégrée pour un défi systémique
Le programme scientifique MaHeWa repose sur une structuration méthodologique claire et interconnectée entre différentes composantes spécifiques aux canicules marines, à savoir :
- L’exposition au stress thermique, par l’analyse spécifique des caractéristiques physiques des vagues de chaleur océaniques, de leur origine et de leur évolution
- Les impacts biologiques, par l’étude de la mortalité des coraux, de la vulnérabilité des espèces exploitées (aquaculture ou petites pêcheries), ou encore certaines proliférations d’algues toxiques et du risque associé d’intoxication par la ciguatera
- La vulnérabilité socio-économique, par l’évaluation de la dépendance des sociétés insulaires aux écosystèmes marins et l’étude des stratégies de résilience des communautés face aux canicules marines
La co-construction d’outils d’aide à la décision adaptés aux contextes locaux et une phase de test sur le terrain de solutions pilotes font également partie des actions transversales et transdisciplinaires menées en lien avec les gestionnaires et les populations locales.

Du 20 au 29 mars 2025, le navire ANTEA a accosté à Lifou, dans la subdivision des îles Loyauté en Nouvelle-Calédonie . @IRD-M. Boussion
Cette organisation transversale du programme par modules thématiques permet un croisement entre les disciplines. Ainsi, les données sur l’exposition au risque thermique nourrissent les expérimentations biologiques, tandis que les observations sociales alimentent les scénarios de construction des outils d’aide à la décision, et de co-construction des solutions pilotes. Une cellule complémentaire vient jouer un rôle central d’intégration globale, et de co-construction par des approches transdisciplinaires, impliquant dès le démarrage du projet, des collectivités locales, des services de l’État, des communautés coutumières et d’autres associations.
Grâce à cette organisation, des campagnes de mesures ont été lancées en même temps que des enquêtes sociales et des ateliers participatifs, garantissant une plus grande efficacité dans le développement d’outils pensés pour être utiles, utilisables et utilisés. L’approche modulaire de MaHeWa incarne ainsi une nouvelle manière de faire de la science : orientée vers l’action, enracinée dans les territoires et attentive à la complexité des enjeux.
Des canicules marines exceptionnelles dans le Pacifique tropical
L’analyse de l’exposition au stress thermique constitue un socle essentiel du projet MaHeWa. Les chercheurs y observent la fréquence, l’intensité, la durée et la distribution spatiale des vagues de chaleur marines passées et projetées. Ces analyses s’appuient sur des données satellites, des mesures in situ et des modélisations climatiques fines. Les chercheurs ont ainsi montré le rôle clef des modes de variabilité climatiques (comme ENSO, El Nino Southern Oscillation) dans le déclenchement des vagues de chaleurs marines. Ils s’intéressent aussi aux phénomènes à haute fréquence, comme les marées océaniques, qui modifient les températures près des côtes et peuvent apporter des refroidissements salvateurs.

Suivi mensuel dans le lagon de Nouméa. @ R. Le Gendre, Ifremer
Les équipes mobilisées se penchent également sur les caractéristiques propres à chaque lagon, avec des campagnes d’instrumentation et de suivis réguliers. En effet, leur morphologie, leur niveau d’enclavement ou leur profondeur influencent la capacité des eaux à se réchauffer ou à se renouveler. Ainsi, un lagon peu profond comme celui de Takapoto peut être plus vulnérable à une vague de chaleur prolongée, comparé à un lagon plus ouvert comme celui de Mangareva.
L’identification des zones à risque thermique élevé alimente directement les autres volets du programme. Elle permet de cibler les lieux pour les expérimentations biologiques et les enquêtes sociales, mais aussi d’alerter les acteurs locaux sur les zones où la surveillance écologique doit être renforcée. Ce travail fondamental de cartographie dynamique doit servir de base à des systèmes d’alerte précoces. L’approche retenue est évolutive : les cartes sont mises à jour à mesure que les données s’affinent.
Impacts biologiques mesurables et forts enjeux de santé humaine
Les effets biologiques des vagues de chaleur marines constituent un second pilier du programme. Les équipes scientifiques évaluent la manière dont les organismes marins, en particulier certaines espèces-clés comme les coraux constructeurs de récifs, les poissons des lagons, les algues ou certains bivalves comme les bénitiers et les huîtres perlières, réagissent au stress thermique.
Les chercheurs mettent en place des expérimentations en aquarium contrôlé, ainsi que des suivis terrain sur plusieurs îles. Des tests d’exposition prolongée permettent de déterminer les seuils léthaux.
En parallèle, des études génétiques visent à identifier des marqueurs de tolérance thermique. L’objectif est de détecter les souches les plus résistantes afin d’envisager des stratégies de restauration améliorées. Ces recherches se font en lien avec le projet de ferme corallienne à Lifou et avec les centres aquacoles locaux, notamment en Polynésie où la perliculture est cruciale économiquement.

Vairao (Tahiti), novembre 2025 – Le projet MaHeWa a franchi une étape importante avec la réalisation de la première simulation expérimentale de vagues de chaleur marines appliquée au poisson lune Platax orbicularis, ou Paraha peue. Cette espèce, emblématique des lagons polynésiens et d’intérêt aquacole pour le fenua, a fait l’objet d’un protocole expérimental conçu et mis en place lors de la mission de Benjamin Geffroy (Ifremer – UMR MARBEC Montpellier), venu appuyer l’équipe Ifremer de Vairao pour la préparation du dispositif et le lancement des essais. © C. Di Poi, Ifremer
Autre sujet sensible, la prolifération de microalgues toxiques. Les épisodes de chaleur favorisent leur développement, ce qui accroît le risque d’intoxications humaines comme la ciguatera. Les observations menées dans les archipels de Wallis et Futuna révèlent une progression des zones à risque. La biologie de crise que mobilise MaHeWa permet ainsi d’anticiper les dérèglements écologiques et alimente certaines solutions d’adaptation, comme le choix d’espèces thermotolérantes ou la modification des pratiques aquacoles.
Vulnérabilités sociales et adaptation des territoires insulaires
Le troisième volet du projet explore la vulnérabilité des sociétés insulaires face aux canicules marines. En Polynésie française, Nouvelle-Calédonie et Wallis-et-Futuna, les économies locales comme celles de la pêche artisanale, de l’aquaculture, du tourisme ou de la pharmacopée traditionnelle dépendent fortement de la bonne santé des écosystèmes marins.
Des enquêtes ethnographiques et des ateliers participatifs ont commencé auprès des communautés locales. Ils révèlent une conscience croissante des changements climatiques, mais une faible connaissance spécifique du phénomène de canicules marines. Certaines communautés ont constaté l’augmentation de maladies liées à la consommation de poissons contaminés ou la raréfaction de certaines espèces.

© IRD- P. Dumas
Les chercheurs analysent également les « cultures du risque », c’est-à-dire les différentes façons dont les sociétés anticipent, interprètent et réagissent aux événements extrêmes. Cette pluralité des rapports au risque oriente fortement les scénarios d’adaptation envisagés. Les diagnostics territorialisés incluent aussi des indicateurs socio-économiques précis : niveau de dépendance aux ressources côtières, accès à l’information, moyens logistiques, ou encore gouvernance locale. Ces données sont croisées avec les cartes d’exposition thermique et les résultats biologiques, créant ainsi une approche intégrée.
Construire des outils d’aide à la décision et tester des solutions
Le dernier volet des recherches menées dans le cadre de MaHeWa concerne la transformation de la connaissance scientifique produite en outils concrets et utilisables localement. Depuis ses débuts, le projet associe gestionnaires, élus, services publics et communautés à la co-construction de solutions. Cette gouvernance partagée est essentielle pour garantir l’appropriation des résultats.
Parmi les outils en développement, figurent des systèmes d’alerte à court terme pour signaler une canicule marine imminente. Ces alertes, développées en lien étroit avec les centres opérationnels Mercator-Ocean et Météo-France, incluront à terme des seuils de température critiques pour les écosystèmes locaux et seront intégrées aux dispositifs existants de surveillance environnementale, en partenariat avec les agences sanitaires et les autorités. En parallèle, des cartes de vulnérabilité bio-culturelle seront conçues afin de croiser l’exposition physique, les fragilités écologiques et les dépendances sociales et pouvoir guider les priorités d’action. Ces cartes serviront à élaborer des plans de gestion adaptés à chaque territoire.
Enfin, le projet testera des « solutions fondées sur la nature ». À Lifou, MaHeWa travaillera étroitement avec le projet de ferme coralienne, pour aider à optimiser la restauration coralienne avec des coraux thermotolérants. En aquaculture, des pistes sont explorées pour diversifier les espèces cultivées selon leur robustesse thermique ; le projet testera aussi des solutions innovantes basées sur la nature contre la dégradation des habitats. Enfin, le projet MaHeWa s’appuie sur une large stratégie de sensibilisation pour diffuser les connaissances produites via de nombreux supports et déployer progressivement la mise en place d’ateliers éducatifs, de créations artistiques ou de radios locales.
