La troisième Conférence des Nations Unies sur l’Océan (UNOC3) a été l’occasion de découvrir le premier bulletin annuel mondial sur la santé de l’océan. Le rapport, qui s’appuie sur des méthodes de modélisation numérique avancées permettant de reconstituer les tendances passées et de projeter l’évolution des systèmes océaniques, dresse un constat alarmant. Chaque résultat, validé par des pairs, est retranscrit avec robustesse dans la conception d’un nouvel outil : le « Starfish barometer ». Ce baromètre de santé, en forme d’étoile de mer, ne se limite pas à un simple état des lieux. Il hiérarchise les pressions anthropiques et met en évidence les interactions entre ces facteurs et les écosystèmes marins. Ce nouveau baromètre doit servir d’indicateur de suivi à long terme de l’état de santé de l’océan.
par Laurie Henry
Photo de couverture : Le baromètre Starfish © M. Lévy et al., 2025
Des indicateurs de santé qui virent au rouge
Pour le moment, les données du Starfish Barometer révèlent une trajectoire inquiétante pour l’océan. Depuis 1901, le niveau moyen des mers a progressé de 23 centimètres, une accélération attribuée au réchauffement et à la dilatation thermique des eaux ainsi qu’à la fonte des calottes glaciaires. En 2024, il atteint un niveau record et accentue la vulnérabilité des zones côtières, où vivent près de 40 % de la population mondiale. La température des océans suit la même dynamique avec une année 2024 dépassant le précédent record de 0,25°C en surface, ce qui illustre une accumulation de chaleur sans précédent enregistrée sur plus de 64 années de mesures.

Écarts de température de la surface des océans en février 2024 par rapport à la moyenne de 1991-2020. © Copernicus
La biodiversité marine est en plein effondrement. 1 677 espèces sont aujourd’hui menacées d’extinction, avec une proportion alarmante chez les prédateurs clés – un tiers des requins, raies et chimères*, et 26 % des cétacés.
Les récifs coralliens, qui abritent un quart de la biodiversité marine, ont connu leur quatrième épisode mondial de blanchissement en 2024. Désormais, 44 % des espèces de coraux récifaux sont en péril, et la couverture vivante des récifs a diminué de moitié en un siècle et demi.
Les pressions anthropiques ne cessent de croître. Les émissions de CO₂ liées aux combustibles fossiles atteignent 37,4 milliards de tonnes en 2024 (+0,8 %), tandis que celles du transport maritime augmentent de 2,7 %.
La surpêche aggrave l’épuisement des stocks : 37,7 % des ressources halieutiques mondiales étaient surexploitées en 2021.
Enfin, la pollution plastique explose avec une production de 413,8 millions de tonnes en 2023, soit plus de 200 fois celle de 1950. Ces plastiques représentent aujourd’hui plus de 80 % des débris aquatiques, perturbant les écosystèmes jusqu’aux abysses.
La spirale des coûts humains et économiques
Les bouleversements de l’océan ne se limitent pas aux écosystèmes puisqu’ils ont aussi des impacts humains et économiques massifs. En 2023, les pertes économiques dues aux tempêtes tropicales et aux inondations ont atteint 102 milliards de dollars, un seuil désormais franchi chaque année. Ce chiffre traduit une augmentation de 25 % par décennie, conséquence directe de l’intensification des événements extrêmes liés au réchauffement des eaux de surface. Avec environ 560 millions de personnes exposées aux inondations côtières annuellement, ces dégâts ne sont plus confinés aux seules régions tropicales : des métropoles côtières de toutes latitudes doivent renforcer leurs infrastructures face à la montée des eaux et aux ondes de tempête.
Les coûts indirects se font également sentir. Les primes d’assurance maritime ont bondi de 5,9 % en 2023 pour atteindre 38,9 milliards de dollars, reflétant l’augmentation des sinistres liés à la météo, mais aussi l’aggravation des tensions géopolitiques en zones maritimes. Cette hausse renforce les inégalités entre pays, les économies fragiles ayant moins de capacité d’adaptation aux risques accrus.
La dimension humaine de cette crise est dramatique. En 2024, 9 002 migrants sont morts ou ont disparu en mer, le plus lourd bilan de la décennie. Les scientifiques alertent sur le rôle croissant des facteurs environnementaux qui contraignent des populations entières à prendre la mer dans des conditions périlleuses.
À cela s’ajoute un coût sanitaire colossal. En 2015 déjà, les effets de la pollution plastique sur la santé humaine via la consommation de fruits de mer étaient estimés à plus de 250 milliards de dollars. Plus de 1 200 espèces marines sont affectées par les déchets plastiques, perturbant les chaînes alimentaires dont dépendent des millions de personnes.

Pollution plastique en mer © Ahmed Areef / Alamy Stock Photo
Des efforts de protection encore insuffisants
Ce nouveau baromètre met en lumière une avancée notable mais incomplète dans la protection des océans. Aujourd’hui, les aires marines protégées (AMP) couvrent 8,34 % de la surface océanique mondiale, une progression par rapport aux années 2000 où cette proportion était inférieure à 1 %. Mais 25 % de ces AMP sont dites « de papier », c’est-à-dire qu’elles existent juridiquement mais sont exemptes de mécanismes de gestion ou d’application des règles. Seul un tiers de ces zones bénéficie d’une protection effective ou élevée, tandis que les deux tiers restants sont soumis à des activités extractives telles que la pêche industrielle ou l’exploitation minière.
L’objectif ambitieux des Nations Unies de protéger 30 % des océans d’ici 2030 – symbolisé par l’objectif affiché du « 30×30 » – paraît difficilement atteignable sans un renforcement majeur des engagements politiques et financiers. Les experts soulignent que l’efficacité des AMP dépend non seulement de leur superficie, mais aussi de leur gouvernance, de la surveillance des activités humaines et de l’implication des communautés locales. Or, ces dimensions restent insuffisamment développées dans de nombreuses régions.
Pierre Bahurel rappelle que 88 % des emplois de la pêche concernent la petite pêche artisanale, qui fournit 25 millions de tonnes de nourriture chaque année et soutient des centaines de millions de familles dans le monde. L’absence de mesures efficaces menace directement cette source de subsistance et accroît la pression sur les écosystèmes. Si les AMP peuvent jouer un rôle clé pour régénérer les stocks halieutiques et renforcer la résilience face aux changements climatiques, leur potentiel est aujourd’hui largement sous-exploité.
Plus qu’un constat, ce nouvel outil « Starfish Barometer » est le symbole d’un appel international à l’action. En exposant de manière didactique les données les plus récentes et les tendances inquiétantes, cet outil invite gouvernements, entreprises et citoyens à s’engager pour inverser la trajectoire. Comme le résume Marina Lévy, « l’adoption de pratiques durables est désormais essentielle pour préserver l’océan, dont dépend la survie de l’humanité ».
* Les chimères sont des poissons cartilagineux profonds, proches des requins et raies, dotés de plaques dentaires broyeuses. Elles vivent dans les océans froids et sont vulnérables à la surpêche.
Source : Lévy, M., et al., “The 2025 Starfish Barometer, in: 9th edition of the Copernicus Ocean State Report (OSR9)”. Edited by: Grégoire, M., Marcos, M., Staneva, J., Brasseur, P., Garric, G., Lionello, P., Karstensen, J., and Poulain, P.-M., Copernicus Publications, State Planet, 6-osr9, 1
