Portrait. Nadia Améziane : « Être une femme n’a jamais été un frein »

28/06/2024

9 minutes

Pour tout le monde

portrait

« Femmes océanographes »(12/12). Elles ont fait de locéan leur objet d’étude, parfois même leur principale préoccupation. Physiciennes, chimistes, géologues ou biologistes, elles contribuent toutes à améliorer la connaissance du milieu marin. Océans connectés part à leur rencontre à travers la France.

Nadia Améziane a quitté la direction de la station marine de Concarneau pour revenir à ses premiers amours : la recherche et l’enseignement. Après 10 ans à la tête de la plus ancienne station du monde encore en activité, la taxonomiste souhaite se consacrer à la médiation scientifique.

Par Marion Durand

En couverture : Nadia Améziane © Marion Durand

Première femme à diriger une station marine en France, Nadia Améziane est de celles qui marquent les esprits. Sa bonne humeur communicative et sa passion pour les sciences marines font de la chercheuse une interlocutrice de choix. Surtout, nous devions la rencontrer pour le dernier épisode de cette série consacrée aux femmes océanographes.

À 63 ans, sa carrière est loin d’être terminée, elle a d’ailleurs pris un nouveau tournant l’année dernière lorsqu’elle a quitté ses fonctions de directrice de la Station marine de Concarneau (Finistère) en décembre 2023. Après dix ans à la tête de la plus vieille station au monde encore en activité, Nadia Améziane a choisi de revenir à sa première passion : la recherche. « Dix ans dans des fonctions de direction c’est suffisant, justifie-t-elle. Mon métier c’est quand même d’être enseignante-chercheuse. Ce poste de directrice m’a permis de voir un nouveau monde. C’était vraiment passionnant de mettre en place un tas de projets. » Elle vante les mérites d’une Bretagne où l’environnement est très favorable à la recherche : « On est très soutenus par les collectivités : la ville, les communautés d’agglomération, le département, la région. Il y a un réel intérêt pour la recherche et l’innovation, une vraie écoute. On est aussi en relation directe avec les médias, l’Académie, le rectorat. On peut encore mieux faire passer nos messages quand on s’adresse directement aux différents acteurs ».

Nadia Améziane n’a pas quitté Concarneau ni la station. Elle est même restée dans le même bureau, qu’elle partage avec le nouveau directeur Guillaume Massé. À présent, la biologiste et professeure au Muséum national d’histoire naturelle s’occupe de la formation et s’implique activement dans la médiation scientifique menée au sein ou en partenariat avec la station.

Décrire de nouvelles espèces : un enjeu majeur

Minéralogiste de formation, Nadia Améziane est taxonomiste (biologiste spécialisé dans la classification des êtres vivants). Elle s’intéresse à l’embranchement des échinodermes (oursins, étoiles de mer, concombres de mer, holothuries…) et spécifiquement aux crinoïdes, historiquement surnommés lys de mer. « Ils ont une sorte de tiges avec une couronne de bras, ils ressemblent à des fleurs, décrit la spécialiste. Ils ont aussi un squelette interne et la capacité de se contracter et se décontracter très rapidement, un peu comme un muscle. »

Son travail consiste à faire l’inventaire de ces espèces, d’en décrire des nouvelles, d’étudier leur environnement, leur comportement. « Mon autre dada c’est de regarder au cours de la croissance les variations qu’il peut y avoir dans la mise en place du squelette. On analyse les relations entre le squelette, l’articulation et l’environnement. Ce n’est pas facile car ces organismes vivent dans les profondeurs mais on a la chance d’avoir des juvéniles, ramenés lors des campagnes océanographiques ».

Nadia Améziane revient tout juste d’une expédition en Nouvelle-Calédonie pour découvrir des fonds marins peu connus au large de l’île du Pacifique. De ces campagnes, les biologistes marins ramènent très souvent de nouvelles espèces que des spécialistes comme Nadia s’attachent ensuite à décrire.

Sur les dix millions d’espèces qui peuplent la Terre, les scientifiques n’en connaissent qu’un quart. Chaque année, près de 20 000 nouveaux spécimens sont découverts dans le monde, dont 80 % dans les territoires d’Outre-mer. Si les taxinomistes, professionnels ou amateurs, sont de plus en plus rares, cette science qui permet de décrire et de classer le vivant est essentielle pour comprendre les écosystèmes et l’impact des activités anthropiques. « On ne protège bien que ce qu’on connaît bien, rappelle Nadia Améziane. Plus on connaît les espèces, plus une relation s’installe entre les organismes et l’humain. Pour protéger, nous avons besoin de connaître l’ensemble : l’animal, les habitats et donc les écosystèmes. »

Accompagner les enfants éco-anxieux

Lorsqu’elle mène des actions de médiation scientifique, la taxonomiste rappelle aussi que la nature a beaucoup à nous apprendre. Les espèces inconnues restent un potentiel inexploité car les organismes terrestres ou marins sont autant d’inspirations pour innover durablement dans de nombreux domaines.

Depuis quelques années, Nadia Améziane intervient dans des écoles de design à Nantes ou à Paris et l’imagination de ses élèves l’épate chaque année : « C’est important d’emmener la recherche dans ces milieux parce que les designers de demain devront être sensibles à l’environnement, mener des projets sans épuiser les ressources naturelles, s’inspirer du vivant pour proposer des solutions moins énergivores. »

Nadia Améziane © Marion Durand

L’océanographe assure aussi des formations en entreprise, mène des conférences dans des universités ou va à la rencontre des tout-petits dans des écoles. « Les institutrices me disent que ces échanges autour des solutions permettent aux enfants d’être moins éco-anxieux. Les jeunes aujourd’hui sont très sensibilisés, globalement on leur dit qu’on va droit dans le mur. C’est une réalité mais c’est difficile pour eux car on ne leur laisse pas beaucoup d’espoir ».

Devant les petits comme les grands, Nadia Améziane prône une reconnexion au vivant. L’ancienne directrice de la station marine de Concarneau croit profondément en la métaphore du colibri. « Il faut s’engager. On est électeur, citoyen, consommateur, ça commence par nous. C’est vrai qu’il y a toujours une inertie mais quand les politiques, les industriels vont voir que les mentalités changent à grande échelle, ils seront obligés de s’adapter. » « Grande optimiste », selon ses mots, elle veut croire que l’humanité agira en faveur de la planète avant qu’il ne soit trop tard. « L’océan est dans notre ADN, on ne peut pas ne pas s’intéresser à lui. On est tous très reliés à l’océan, même si pour ma part j’ai toujours le mal de mer », rigole-t-elle.

Vivre de sa passion

Fille d’une infirmière et d’un père travaillant dans les transports, Nadia Améziane n’a jamais baigné dans le monde de la recherche. Elle grandit même très loin de l’océan, à Lyon, et s’intéresse d’abord à la montagne. « Déjà toute petite, au grand désespoir de mes parents, je ramassais tous les minéraux, les fossiles. J’aimais les fleurs, la nature, les randonnées ». L’école n’était pas « son truc », dit-elle. Même durant ses études, elle préfère les projets expérimentaux aux cours théoriques. « Je me suis éclatée dans ce que je faisais seulement à partir de ma thèse, quand j’ai pu aller sur le terrain », se souvient-elle.

 Maman de trois enfants, Nadia Améziane a toujours su concilier sa vie professionnelle et sa vie de famille. « Je n’étais pas là à la sortie de l’école, je ne pouvais pas venir chercher mes enfants à l’heure des mamans et parfois je partais durant plusieurs semaines », avoue la chercheuse.

« Un jour, au retour d’une expédition en Antarctique, j’ai fait une présentation dans l’école de ma fille, j’avais préparé des photos et des films pour leur montrer mon travail. Après cette présentation, le comportement de ma fille a changé parce que ses copines lui disaient qu’elle avait de la chance que sa mère fasse un super métier, raconte l’océanographe avec émotion. Alors que jusqu’à présent elle se considérait comme défavorisé parce que je n’étais pas là à la sortie ou lors des sorties scolaires, d’un seul coup elle s’est sentie très fière ».

Aujourd’hui, ses interventions dans les écoles sont pour elle l’occasion de pousser les jeunes filles vers les métiers de la recherche et de leur prouver qu’« être une femme n’a jamais été un frein ». Elle leur répète sans relâche : « Le plus important, c’est de vivre de sa passion ! »

 


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